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Avertissement
dimanche 15 mars 2026
Tout est remis en question. Bien des gens avouent, avec une angoisse mêlée parfois de quelque volupté, qu’ils sentent vaciller tous les appuis. L’attrait du péril s’insinue dans les foyers. On aime à craindre. Or, quand la société chancelle, la vie de société dégage une saveur particulière.
C’est peut-être un instinct de conservation qui porte le "monde actuel" à se préoccuper de la politesse, comme d’une de ces valeurs de civilisation, d’autant plus précieuse, que la civilisation elle-même est plus gravement menacée.
Disons tout de suite qu’ayant à parler des usages de notre époque, nous ne nous attarderons pas en stériles regrets sur ceux d’autrefois. Cependant il nous a paru n’être point sans intérêt de donner, à l’occasion, une vue rétrospective des coutumes que les temps nouveaux ont peu à peu transformées.
La politesse parce qu’elle reste toujours actuelle, doit garder sa force d’adaptation. D’excellents ouvrages ont témoigné récemment, avec bonheur, de ce souci. Le sujet présente une telle multiplicité d’aspects, qu’il en reste toujours quelques-uns à décrire.
Le savoir-vivre est dominé par une loi non écrite, essentiellement vivante, supérieure à tous les essais de doctrine. On ne peut que s’en approcher. Loin de nous la prétention de légiférer en cette matière fluide, en cette zone d’impondérables. Nous nous contenterons de chercher avec prudence ce qui peut être gardé d’une création continue qui est, comme celle du langage d’ailleurs, l’œuvre d’un peuple tout entier.
Sans doute y a-t-il des usages, des manières, que la politesse s’applique moins à édicter qu’à recueillir. Mais, que l’on ne s’y trompe pas, de même que la grammaire est peu de chose au regard du style, de même les usages sont peu de chose au regard de la politesse qui les vivifie.
On peut imaginer à la rigueur qu’elle s’en passe momentanément. Prenons un étranger poli, arrivant dans un pays dont il ne connaît pas les mœurs. Après quelques malentendus, on verra bien que, s’il apparaît ignorant, il n’est pas incivil. Supposons, au contraire, quelqu’un qui, étant resté sourd aux inspirations de la politesse, se contenterait d’apprendre les usages par cœur, il n’arriverait qu’à se rendre insupportable.
Dans cette étude, le lecteur trouvera une sorte d’enchevêtrement de l’esprit de la politesse et de la lettre des usages. L’une anime les autres, sans lesquels, cependant, elle resterait à l’état de pure abstraction. Autrement dit, nous chercherons à montrer les applications de la politesse et même les conventions dont elle peut juger bon de s’entourer.
Ce n’est pas notre seul dessein. Et l’on ne nous tiendra pas rigueur si, au cours de notre route, ce sujet qui, beaucoup plus qu’on ne croit, touche à l’essence des rapports entre les humains, a entraîné notre regard vers des horizons plus souvent réservés aux seuls moralistes.
En effet, si l’un de nous, dans l’étude théorique jointe à cet ouvrage, a pu écrire que la politesse ne se confondait point avec la morale, il a toutefois laissé entendre qu’elle pouvait lui prêter appui.
En voici la preuve. Peu de gens étant vraiment capables de s’élever à la hauteur du précepte évangélique : "Aimez-vous les uns les autres", la politesse a dit aux égoïsmes récalcitrants : "Ménagez-vous les uns les autres".
Or, pour se ménager, il faut se comprendre. Et qu’est-ce donc, en définitive, que la politesse, sinon, dans la pensée de chacun, la représentation permanente d’autrui ? Représentation qui peut être intellectuelle ou physique, suivant qu’il s’agisse de pénétrer la pensée d’un interlocuteur ou de respecter ses aises matérielles.
Disons-le tout net, cette représentation est à la base de la vie sociale. Elle procède, d’ailleurs, moins d’un penchant du cœur, que d’une position de l’esprit, grâce à laquelle il se fait plus de jour dans notre cerveau pour connaître nos semblables et nous comporter d’une façon profitable autant à eux qu’à nous-même.
Ayant placé en épigraphe de ce livre, cette pensée de Benjamin Constant que la vérité se trouve dans les nuances, nous n’abuserons ni du mot, ni de l’idée de loi, qui ne conviendraient guère à la fluidité de notre sujet. On nous pardonnera, néanmoins, de retenir, comme précepte, cette représentation intellectuelle d’autrui, et de la laisser revenir, tel un leitmotiv, le long de ces pages.
Quant aux usages eux-mêmes, le lecteur nous permettra d’en appuyer l’étude sur deux constatations générales, qui reviendront souvent aussi sous notre plume.
La grande guerre trace une limite dans le temps, au regard du savoir-vivre, comme de beaucoup d’autres éléments de civilisation. La nécessité du travail s’est imposée à tous avec une rigueur plus complète. Bien peu y échappent désormais. Si le bon ton pouvait être donné, naguère, et accepté des autres, par certains milieux de loisirs qui remplissaient ainsi une sorte de mission sociale, il n’y a plus, pour les générations actuelles de milieux de loisirs.
À la vie de société était consacré, même par des gens occupés, un temps beaucoup plus long, lequel aujourd’hui est absorbé par le labeur. D’où un modification sensible des usages. Et l’on peut dire que, si, avant guerre, ils étaient modelés plutôt par le loisir, ils sont aujourd’hui commandés par le travail.
D’autre part, quel qu’apparaisse le rôle de certaines traditions en la matière, jamais la politesse, à proprement parler, ne fut le privilège d’un milieu restreint ; elle est, avons-nous dit, œuvre de tous. Et, de même que l’on trouve quelquefois au fond des campagnes de vieux meubles qui attirent l’admiration des amateurs d’art, on découvre dans les plus modestes foyers, et nous aurons l’occasion de le montrer, des exemples à transporter d’aise les plus raffinés amateurs de politesse.
Nous permettra-t-on, enfin, d’indiquer brièvement ici, en guise de plan, le chemin que nous nous proposons de suivre à travers les méandres de la politesse, des usages et plus généralement de la vie de société ?
Notre première partie est un tour d’horizon qui nous permet de découvrir les aspects généraux de notre sujet et les manquements principaux à la politesse.
Appuyés sur ces considérations d’ensemble, et les exemples et anecdotes qu’elles nous auront suggérés, nous aborderons les manifestations privées de la vie de société, puis nous rechercherons comment l’on se comporte au dehors.
Et notre dernière partie sera consacrée à la famille. C’est, dès l’enfance, que l’homme reçoit la meilleure imprégnation du savoir-vivre et c’est au foyer qu’elle lui sera le mieux donnée.
L. M. - F.V.
Eric et Eva