III - Réunions de jeunesse
vendredi 1er juin 2007
Rythmes nouveaux. - Anecdotes rétrospectives. - Retour à l’innocence ? - La revanche des bonnes manières.
La jeunesse ne se soucie guère d’enfermer les usages dans un moule traditionnel. Elle aurait même tendance à le briser. Il suffit de la regarder vivre à un rythme précipité, pour se rendre compte du chemin qu’elle a parcouru en vingt-trois ans [1]. Se demande-t-elle d’ailleurs bien précisément où elle va ? Saurait-on lui tenir rigueur de l’incertitude de sa marche, si l’on considère à quel point sont menacées les vieilles notions de sécurité, d’ordre, d’établissement ! Et faut-il alors s’étonner si, dans les rapports de société et, spécialement dans les réunions de jeunes gens et de jeunes filles, tant de vieux usages ont été emportés comme par une rafale ?
Faire la cour ne signifie plus grand’chose. On est direct, brutal, peut-être plus sincère. Le tutoiement a presque toujours remplacé le monsieur et le mademoiselle. A peine s’est-on vu deux ou trois fois, que l’on s’appelle par son prénom.
Les conditions économiques elle-mêmes ont contribué à la simplification et, par conséquent, à une plus grande liberté.
Rares sont aujourd’hui les familles qui peuvent encore confier leurs filles à une gouvernante. Et nous sommes loin du temps où une jeune fille de milieu aisé ne se serait pas crue, jusque vers la trentaine, autorisée à aller à la messe, seule !
C’était il y a moins d’un demi-siècle que l’on pouvait, dans une maison de campagne, entendre le propos suivant : une vieille dame rendait visite à une autre, accompagnée de sa petite fille agée d’environ douze ans. Pendant que l’entretien se prolongeait, entrèrent deux tout jeunes collégiens que la maîtresse de maison présenta comme ses petit-fils.
— Ne croyez-vous pas, dit-elle, que nous pourrions envoyer ces bambins jouer avec votre gamine dans le jardin ?
— Y pensez-vous, ma chère, ce sont des garçons !
Si quelques jeunes hommes ou quelques jeunes filles éprouvent, ce qui n’est rien moins que certain, la curiosité de feuilleter ce livre, et tombent sur cette anecdote, ils s’écrieront : « Quels blagueurs ! » Ils ne se doutent pas d’ailleurs de la parcimonie avec laquelle l’indépendance était mesurée à leurs parents.
Un usage est demeuré cependant, qui veut que les jeunes filles n’aillent au bal qu’accompagnées de leur mère ou d’une personne de la famille. Mais, dans la journée, les groupes se forment sans chaperon, pour se rendre au cinéma. Et le démon de la ruse qui, du temps des duègnes, se nourrissait de difficultés et donnait à la plus innocente hardiesse le goà »t d’un fruit défendu, est rangé lui-même dans la catégorie des vieux accessoires.
A tout prendre, la morale peut-être y trouve-t-elle son compte ? Accordons ici le préjugé favorable.
C’est pour cela, sans doute, que la réduction des costumes de plage à leur plus simples mesures, ne saurait amener ni la surprise, ni la stupeur, toutes impressions qu’un regard sur ce qu’on voit aujourd’hui aurait fait naître jusqu’au paroxysme, avant guerre. Retour à l’innocence du Paradis terrestre, avant la cueillette de la pomme ! On prétend que le lendemain de la faute, Eve dit à Adam : « Donne-moi une tunique pour que je puisse me décolleter ! »
***
La vie révèle une force d’évolution dont nul ne saurait contrarier le cours. Cependant une conciliation est à tenter entre les exigences du passé et les revendications du présent. C’est pour cela qu’en échange d’un effort de compréhension envers eux, nous demandons aux jeunes gens de conserver l’esprit de certaines lois permanentes de courtoisie.
On ne saurait assez leur recommander, par exemple, s’ils vont au bal, de se faire présenter aux parents des jeunes filles avec lesquelles ils dansent, de ne pas délaisser complètement celles qui n’exercent point, au premier abord, la séduction des privilégiées du sort. Ici les lois du savoir-vivre auront à s’inspirer de la délicatesse d’âme.
Ajoutons, d’une façon générale, qu’il peut y avoir des jeunes gens ou des jeunes filles, si élégante que soit leur attitude extérieure, qui cependant trahissent, par des attitudes égoïstes ou simplement discourtoises, un manque de raffinement dont toute leur personne physique se trouve affectée.
C’est la revanche des bonnes manières !
[1] Ce livre est écrit en 1937
Eric et Eva