V - L’affectation et la politesse naturelle

samedi 23 juin 2007

La rondeur de mauvais aloi. - Exemples. - Allures empruntées. - La vraie simplicité. - Le mot d’un jeune ouvrier parisien.

Nul n’est àl’abri de faillir àla politesse.
Quelles que soient les tendances naturelles qui en facilitent l’exercice, chaque individu doit en faire l’apprentissage, en surveiller et en entretenir la pratique. Comme toutes les acquisitions de l’homme civilisé, elle est àla merci d’un retour inopiné du sauvage.
Elle peut aussi subir deux sortes d’altérations.
La première déforme l’aisance en l’exagérant. La deuxième vient de l’excès d ela contrainte.
La première, quand elle ne va pas plus loin que la rondeur, n’est pas très grave. Toutefois, la rondeur, pour si peu qu’elle abuse, n’est pas de très bon aloi. C’est une singerie de la cordialité. Il ne s’agit pas de mettre d’inutiles entraves àla gaieté, àl’humeur joyeuse, qui n’ont jamais été déplacées dans la bonne compagnie. Mais cette propension, lorsqu’on n’est pas entre amis tout àfait intimes, àheurter ses interlocuteurs en leur déclarant : « Vous savez, moi, je suis tout rond, j’aime la franchise ! » ne dit rien qui vaille. Au diable cette sincérité-là. Le véritable naturel n’a pas àsouffrir de passer par les chemins de la politesse.
De braves gens sont ainsi faits, qu’ils la prennent pour un manque de simplicité. Il faut tenir compte du caractère de chacun. Alors, user de représailles ? Faire comme eux ? Petit moyen. Le savoir-vivre a mille autres ressources.
L’abus de la rondeur devient intolérable quand il aboutit àl’affectation des mauvaises manières.
Cet excès a sévi pourtant àParis, les dernières années d’avant guerre [1], heureusement sans se généraliser, dans quelques coteries.
Il ne correspond plus aujourd’hui qu’àdes exemples isolés. Ce n’était, ce n’est, ni plus ni moins que de la grossièreté maquillée.
D’aucuns disent de la muflerie.
On voyait de ces individus voulant avoir l’air d’ignorer qu’il existât autour d’eux des êtres vivants autres que quelques camarades du même impertinent aspect. Pour les rejoindre, ils bousculaient tout le monde, sans saluer personne.
Si quelqu’un leur posait une question, ou bien ils faisaient semblant de ne point entendre, ou bien ils répliquaient :
— Croyez-vous que cela m’intéresse ?
A table, ils n’adressaient la parole àqui n’était pas de leur familiarité, que pour se moquer de ce qui venait d’être dit ; ils tenaient les mêmes propos discourtois aux hommes et aux femmes.
Un jour, l’un de ces personnages, présentant un de ses parents dans un club, laissait échapper cette insolence :
— C’est bien ennuyeux, pendant une semaine, je vais être obligé de dire bonjour !

Cette prétention àl’originalité par la discourtoisie s’appuyait sur un désir de scandaliser les gens d’une autre génération et de déconcerter les personnes simples et plus modestes dans l’image qu’elle se font de la grande élégance, surtout de se séparer àtout prix de ceux qu’on appelait et qu’on n’appelle plus guère les provinciaux.
Ce sentiment àl’égard de la province n’a jamais été d’une bonne inspiration. Sur toute l’étendue du pays, que de foyers parfaitement agréables et policés n’ont rien àenvier àParis !
Par opposition àce travers odieux, voici l’affectation contraire qui transforme la courtoisie en des allures ridicules et empruntées.
N’aurait-on pas envie de rompre brusquement avec la civilité puérile et honnête, devant l’usage excessif et insupportable qu’en font certains fâcheux ?
Courbettes multipliées, compléments indéfinis, gens qu’il faut faire asseoir de force, voix en sourdine, allusions aigres-douces et plus ou moins déguisées aux convenances, dont on oublie ainsi l’une des premières : la discrétion ! C’est alors qu’on bénit l’homme ou la femme d’esprit qui rappelle, par un brusque trait, qu’un peu de sans-façon a toujours été de mise dans la bonne compagnie.
Entre ces deux extrêmes de l’affectation, se trouve le naturel, non point le naturel primitif et brutal, mais cette seconde nature que donne la politesse et qui s’appelle l’aisance.
Et, de même que la simplicité est tant prisée chez les maîtres du style, de même le naturel, dans la société la plus raffinée, est-il le comble des bonnes manières.
Il existe une politesse naturelle, ou si l’on veut, une sociabilité qui produit des fleurs dans les rangs les plus modestes.
L’un de nous voyageait un jour dans un train de banlieue, bondé d’ouvriers et de midinettes. C’était un compartiment de fumeurs. Il restait une place. Une jeune femme monta. Le train se mit en marche. La fumée du tabac était épaisse. Alors sur un ton charmant, un jeune ouvrier, abaissant la glace, prononça ces paroles toutes simples :
— N’est-ce pas, il faut absolument ouvrir, sans cela nous allons incommoder Mademoiselle.
Voilàde la politesse toute pure, aisée, du meilleur cru. Et il était facile de voir, sur le visage de la jeune fille, qu’elle se consolait de n’avoir pu trouver de place que dans un compartiment consacré àla fumée par les règlements de la compagnie. C’est ce diamant, cet instinct de la politesse, passé de siècle en siècle dans l’inconscient du civilisé qui s’extrait, se taille et se sertit par le savoir-vivre. Il s’agit de ne pas ternir, mais d’augmenter son éclat, autrement dit, de si bien s’incorporer les disciplines de la bienséance, qu’on leur obéisse toujours avec un air de liberté.


[114-18 (NdC)