VII. — Le Téléphone
mardi 9 octobre 2007
Code de la route ? Code du téléphone ? — Art de manier le téléphone. — Viole et protège à la fois le domicile. — Enfer et Paradis.
Deux personnes s’entretiennent d’affaires importantes. Brusquement la porte s’ouvre, un tiers pénètre dans la pièce et, coupant la parole à l’un des interlocuteurs, s’adresse à l’autre sur un tout autre sujet. Que penseriez-vous de ce procédé ?
C’est exactement ce qui se passe lorsqu’un coup de téléphone intervient brusquement dans une conversation sérieuse.
Un code de la route prévient les accidents, il serait grand temps qu’un code du téléphone prévînt les importunités.
Si, du moins, cette réglementation n’est pas écrite, chacun peut l’imaginer aisément en se servant de son simple bon sens.
Ce n’est pas assez que de parler de discourtoisie en dénonçant l’effronterie de certains appels.
Que de préjudices dans l’ordre matériel peuvent être portés de la sorte par un personnage invisible et parfaitement indiscret, à des gens qui ont besoin de toute leur attention pour conclure une affaire.
Le téléphone est quelquefois une forme de violation du domicile. Au moins, a-t-on le droit d’affirmer que, manié sans discernement, il est l’entrave la plus dangereuse à la vie du travail, qu’il s’agisse du labeur d’un industriel ou d’un commerçant, de la méditation du savant ou du penseur, des créations de l’artiste dans son atelier !
On objectera que ces hommes peuvent se prémunir contre lesinconvénients des sonneries inopportunes, en coupant la communication. Mais ils n’ont pas toujours les moyens de faire aboutir la ligne à un secrétariat, et quelquefois attendent des entretiens importants. C’est à celui qui appelle de se montrer discret.
Si vous savez que ce ne sera pas l’interlocuteur lui-même qui va vous répondre, et que son téléphone est en quelque sorte gardé par un intermédiaire, vous pouvez sans doute en user plus facilement.
On distinguera d’ailleurs entre le bureau et le domicile. En s’adressant à un bureau on a plus de latitude, puisqu’il existe d’ordinaire un service réservé au téléphone, mais, en téléphonant à un domicile privé, vous tirez à bout portant !
Continuons cette revue rapide des abus du téléphone.
Tel, dont l’appartement est relié par un fil à une loge, oublie, en occupant le poste sans mesure, que d’autres locataires attendent. Quitte-t-il la maison ? Il néglige de rétablir la communication avec le concierge, et soulève, dans l’impunité de l’anonymat, les colères effroyables d’invisibles victimes. Celui-ci, relié à un bureau, se sert d’une ligne réservée aux affaires pour des bavardages privés. Celui-là , s’adressant à quelqu’un qui possède un bureau, se permet, pour le service, de le déranger à son domicile.
De plus en plus, le logis de l’homme occupé doit être considéré comme un asile inviolable. Dans la vie actuelle si fiévreuse, il est indispensable d’avoir un abri si petit soit-il. C’est là que se répare l’usure des nerfs trop tendus.
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Il y a de l’art dans la manière de téléphoner. A la voix même de votre interlocuteur, efforcez-vous de discerner s’il est pressé ou disposé à vous entendre. Souvent la présence d’une tierce personne qui rend la conversation délicate, doit être devinée à la nuance embarrassée de la voix que prend l’appelé. Si vous pensez que l’entretien doive être prolongé, à vous de manier le sous-entendu !
Une forme courante de l’impolitesse consiste, s’il s’agit surtout de quelqu’un à qui l’on doive des égards, à le faire appeler au téléphone par un intermédiaire et à le laisser attendre quand il a pris le récepteur. En cette occurrence, l’interpellé se trouve parfaitement en droit de raccrocher l’appareil. On relève des heures plus propices que les autres, sauf cas particuliers, pour appeler les gens. Pas trop tôt le matin, pas trop tard le soir ! Il est bon de connaître, si on le peut, les habitudes de ses correspondants. Certains admettent d’être appelés pendant les repas, mais chacun est en droit de répondre ou de faire répondre qu’il est en train de déjeuner. Cependant, comme les heures des repas sont fort irrégulières, il arrive que l’on dérange quelqu’un que l’on croyait sorti de table. On s’excuse alors, et on ne prolonge pas l’entretien, à moins d’une grande insistance de l’interlocuteur.
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Toutes les remarques que nous nous permettons ici ne s’adressent pas qu’aux seuls appelants. L’appelé ne saurait oublier qu’il est toujours soumis à la règle de l’accueil qui lui commande, d’abord, de ne pas laisser percer sa mauvaise humeur, en ce ton désagréable que bien des gens, il faut l’avouer, prennent avant de s’être laissé reconnaître. Sitôt après succède une voix mielleuse et confuse. Instrument dangereux que ce téléphone ! Profondément révélateur de nos dispositions intérieures, c’est un monstre nouveau, qui a besoin, comme les monstres anciens, de se nourrir de victimes.
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Il a aussi du bon. Et, en compensation des impolitesses nouvelles qu’il a fait surgir, il a créé des égards nouveaux. C’est ainsi qu’il interdit maintenant toute visite à brà »le-pourpoint qui n’est pas annoncée par son intermédiaire, et si, parfois, nous lui avons vu violer le domicile, nous apprenons aussi qu’il le protège.
Désormais, nul n’a le droit, sauf en cas d’urgence, de sonner à la porte de quelqu’un, fà »t-il son ami intime, sans l’avoir averti par téléphone. C’est une règle impérative, sur laquelle il n’y a presque jamais lieu de transiger, et ce respect de la liberté d’autrui, sous cette forme nouvelle, c’est au téléphone qu’on le doit.
Mais dira-t-on, il y a encore des gens qui n’ont pas le téléphone. Eh bien ! ceux-là profitent de cette discrétion supplémentaire que le téléphone a prescrite, et, désormais, vous devez leur écrire, rien ne vous autorisant plus à arriver chez eux à l’improviste.
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Indispensable outil de la vie moderne, le téléphone est, par là -même, un créateur de richesse. Mais quelle somme de résistance nerveuse il exige, pour que l’on ne soit pas vaincu par lui.
Pourtant, ce sont des femmes qui, d’habitude, occupent « les standards » ! Nous ne récriminerons pas beaucoup contre leurs petites impatiences, et plutôt nous admirerons la maîtrise dont elles font preuve. Dante, s’il avait connu le téléphone, ne lui aurait-il pas réservé dans son enfer, un chant tout entier ?
Peut-être lui en eà »t-il consacré un, d’ailleurs, dans son paradis ?
Le téléphone n’est-il pas la consolation des amoureux qui ne peuvent se voir, et le divertissement favori de tant de jeunes femmes dont les « oh ! ma chère » gambadent joyeusement à travers l’espace.
Le téléphone, encore qu’il coà »te de plus en plus cher, est un peu le parent pauvre et quelquefois choyé de la conversation.
Eric et Eva