VIII.- L’Indiscrétion
mercredi 10 octobre 2007
Plusieurs sortes. — Importunité de certaines requêtes. — Devoirs inhérents à certaines situations. — Les regards. — Le tact dans la commisération. — Don Carlos et le marquis de Bradomin. — Ne pas trop parler de sa santé. — « L’insistance publique ». — La discrétion japonaise.
Tenons l’indiscrétion, qu’elle se manifeste dans la conversation ou autrement, pour la plus grande ennemie de la politesse. Et nous n’entendons pas ici seulement cette tendance fâcheuse de certains à s’immiscer par des questions inopportunes dans la vie ou le propose intérieur d’autrui. Nous pensons à cette forme d’indiscrétion plus générale et plus répandue de nos jours qui consiste à disposer du prochain, pour lui demander de se déranger à votre bénéfice, sans avoir sur lui une créance qui vous y autorise.
Ici intervient la règle de la représentation intellectuelle d’autrui.
Vous qui demandez à une relation que vous n’avez pas rencontrée depuis vingt ans, de tenter en votre faveur une démarche auprès de telle personnalité, pensez-vous à la gêne dont, peut-être, vous êtes cause ?
Vous vous adressez à un homme réservé, parfois, qui répugne par tempérament à déranger quelqu’un. Et cette attitude discrète n’est pas à confondre avec l’égoïsme. Il est d’ailleurs d’autres natures qui trouvent une joie dans l’expansion de leur bonté. Ajoutons, en outre, que certaines situations confèrent le devoir de se rendre utile aux gens qui n’ont pas d’appui.
Si ce mal des démarches, non légitimées par les circonstances, est de tous les temps, ce serait méconnaître l’histoire que de n’en point faire remonter l’origine aux Cours qui l’ont légué à la démocratie.
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Nous ne saurions énumérer les formes multiples de l’indiscrétion.
Le parasite ? Il n’est pas toujours indiscret, puisque certaines gens ne s’en peuvent passer.
Autre indiscret : celui qui, n’ayant aucun sens des atmosphères, pénètre à peu près de force dans une réunion composée spécialement en vue de grouper des gens de mêmes affinités. Dès qu’il arrive, il rompt l’harmonie et met son pied dans la conversation comme dans un plat.
Voici une indiscrétion d’ordre plus délicat. Elle réside dans la façon de regarder. Il n’est pas que les paroles qui soient indiscrètes. Les regards ne peuvent-ils l’être aussi ? Et nous ne parlons pas seulement de ces coups d’Å“il que les confesseurs qualifieraient d’immodestes. Sans doute trop hardis, ils offensent la bienséance, plus souvent du reste que les personnes auxquelles ils s’adressent.
Ce n’est pas le regard trop admiratif que nous voulons dénoncer. Il s’agit de celui qui fouille dans l’intimité du cÅ“ur, d’un homme ou d’une femme, qui scrute un être dans le moment où celui-là semble vouloir se replier sur lui-même et ne rien livrer de ses émotions intérieures. Tels ont la pudeur de la tristesse, tels, de la joie. L’art suprême est de respecter cette pudeur, même du regard. Quand vous soupçonnez quelque inquiétude chez autrui, évitez de le lui marquer. Et s’il s’agit d’une infirmité physique, placée sous vos yeux, permanente ou passagère, ne croyez pas qu’un témoignage de compassion ou de sollicitude soit toujours agréable à celui qui le reçoit. Les trois quarts du temps, la suprême délicatesse sera de paraître n’avoir rien remarqué.
Le grand romancier espagnol, Valle Inclan, raconte à ce sujet une anecdote savoureuse. Il la situe au cours des guerres carlistes.
L’un des fidèles de don Carlos, le marquis de Bradomin, héros de cette histoire, était à la fois un soldat valeureux et un don Juan célèbre. Et chacun savait qu’il tenait, avant tout, à son élégance et à ses dons physiques de charmeur.
Grièvement blessé dans une rencontre, il dut subir l’amputation d’un bras. Une fois rétabli, il se rendit à la petite cour d’Estella pour saluer don Carlos. Le Prince, devinant que rien ne pouvait être plus pénible à ce serviteur que de lui rappeler son infirmité ne lui en souffla mot, et dans un raffinement de délicatesse, s’écria tout simplement : « Bonjour, Bradomin, que je suis heureux de te revoir. »
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Aurons-nous besoin de citer l’indicrétion qui consiste à ne point parler de soi quand on n’y est pas invité par l’intérêt qu’on vous marque. Travers fort fréquent et qui, presque toujours, passe inaperçu aux yeux de celui qui le commet.
Un jour, un grand compositeur de musique, rencontrant un sien camarade, lui dit, de l’air détaché qu’on apporte en cette circonstance : « Comment allez-vous ? » Et l’autre de répondre : « Je ne vais pas bien, depuis une quinzaine de jours, je souffre de rhumatisme dans la jambe droite. » Et d’entrer dans maintes explications sur ces incommodités. Les détails sont si nombreux que, perdant patience, le compositeur s’écrie brusquement : « Mon cher ami, quand on demande de ses nouvelles à quelqu’un, c’est pour qu’il vous réponde : « Je vais bien », et non pas qu’il vous donne un bulletin de santé. »
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Au sujet d’une autre indiscrétion, osons reconnaître à l’homme le mieux élevé le droit de se défendre le plus poliment possible, mais avec fermeté, contre certaines personnes qui insistent pour des invitations ou des recommandations ou des quêtes. Elles ne semblent pas vouloir admettre qu’il soit possible de leur refuser ! Cette attitude a été appelée par un homme d’esprit « l’insistance publique ».
Terminons cet aperçu par cet héroïque exemple de la discrétion japonaise. Il est trop spécifique de cette stoïque nation pour pouvoir être interprété à la lettre, mais l’esprit en est grandiose.
Quand un Japonais annonce à quelqu’un la mort d’un de ses proches, il se met à sourire ostensiblement ; et cela pour ne point importuner un étranger de sa propre douleur ! Puis il se retire et, solitaire, se plonge en son chagrin.
Eric et Eva